Le Pouce

…got stock in Wawa.

Je le voyais partout après ce fameux concert hippie, tenu à Bethel tout près de Woodstock dans l’état de New-York. Mon frère Luc, portait les cheveux très longs, écoutait Dylan et rêvait des Indes. Marc, dans son labo de photo au fond du sous-sol, recevait Éliane.

Sur les routes et les rues de Montréal, on pratiquait le pouce ou l’auto-stop. Partout, il y avait des pouceux. J’admirais le genre. Je rêvais d’avoir une voiture et de pouvoir donner un lift à un pouceux. Il y en avait de tous les genres. Des crotés, des freaks, des straights, des hommes d’affaires. Le pouce se tenait de toutes les manières. Bien haut, propre et fier. Au milieu et très perpendiculaire à la route. Très bas, le long de la jambe, un peu trop cool avec un air désabusé… Le pouce s’accompagnait parfois d’une petite pancarte en carton, retrouvée sur le bord de la route. Les mieux organisés, eux, les fabriquaient d’avance.

En ’81, je pars  sul’ pouce, avec brother Phil. Nous choisissons la technique avec le pouce bien haut et nous nous coupons les cheveux. Notre destination; la liberté. Nous visons la Floride, la Californie en passant par les Rockies et le désert de l’Arizona. Nous reviendrons au nord vers Vancouver en passant par San Francisco et puis les vergers de l’Oregon. De Vancouver, nous arrêterons à Banff pour travailler dans les restos. Enfin, nous reviendrons finalement à Montréal, un an plus tard.

Le pouce bien haut et pendant je ne sais combien de milliers de km et de bitume. Des gens rencontrés partout, des gens de toute sorte. À Philadelphie, nous sommes poursuivi par une gang de noirs à qui nous n’avons rien demandé. Dans le Wyoming, un red neck qui se plaint de tout, même des endroits de stationnement réservés aux handicapés. - »Those fucking handicaps!!! ». Une gentille petite famille voyageant en Winnibago, que nous avions croisé plus tôt dans les Rockies, nous embarque finalement,  juste un peu avant cet interminable désert du Névada. Nous sommes maintenant à Las Vegas, à jouer dans les luxueux casinos. Nous n’avons plus d’argent depuis longtemps. Nous continuions notre voyage.

En Californie, un passeur de clandestins de Los Angels, nous sert un déjeuner complet, chez lui, sur son ranch entouré d’amandiers et de vignobles. Les gens nous nourrissent . Je dois par contre, fouiller les cendriers publics afin de satisfaire ma dépendance à la nicotine. Je choisi les cendriers avec sable, ceux qui laissent les mégots entiers, sans les briser.  Jamais nous volons quoi que ce soit. De superbes filles nous hébergent plusieurs semaines, en nous fournissant bières et mari à Burbank. Nous devons quitter cet incroyable confort, avant de subir les foudres d’ un amoureux jaloux. Nous continuions notre voyage.

Un sympathique gay à bord de sa rutilante décapotable, nous embarque sur le highway de Beverly Hills et nous emmène chez lui, afin de nous offrir bouffe, piscine et douche. « Brown Eyed Girl » de Van Morrison joue à la radio. À Riverside, je me fais voler ma guitare, celle que je traîne fidèlement depuis notre départ. Après un malentendu, en pleine nuit, nous somme poursuivis par un hélicoptère de la police dans les rues de Riverside, petite banlieue huppée de Los Angels. Les policiers nous retrouvent et nous emmènent calmement dans un parc à l’extérieur de la ville en nous disant de ne plus revenir.- « People are Paranoïacs around here!!! » Nous continuions notre voyage.

Un routier noir-culturiste- chrétien- évangéliste refusant d’avoir un radio-émetteur dans sa cabine, n’avait besoin que de la grâce de dieu, pour le protéger des hasards de la route. Un trippeux de la côte-ouest, conduisant un Westfalia, nous embarque à bord du légendaire véhicule. Il lavait les vitrines des commerces afin de payer l’essence pour continuer , lui aussi, son roadtrip. Au nord de l’Orégon, nous couchons chez les indiens. Nous buvons un coup et un gars s’emmène avec un révolver. Nous continuons notre voyage.

À Vancouver, nous sommes hébergés chez un pasteur dont nous connaisons la fille. Le
soir, avant le souper et après la prière, il me demandait continuellement. – « So, Bruno! What did you do today, Bruno? ». je ne savais jamais quoi lui répondre. À bout de ressource, nous retirons du bien-être et sommes hébergés dans le médiocre hôtel Europe. Dans le Gas Town, nous mangeons du foi douteux à la soupe populaire. Sur l’Île de Vancouver, à Campbell Creek, un mec qui a le mollet détruit par une décharge de fusil, nous paie la tournée et nous offre l’humble tapis de sa chambre d’hôtel. « Harvest » de Neil Young joue à la radio. En Alberta, à Riverstock, nous dormons dans un fossé entouré des spectaculaires glaciers.  À Banff, je suis atteint d’un foudroyant virus appelé « Beaver Fever« . Nous croisons de splendides antilopes durant la très longue traversée des prairies. Got Stock in Wawa. (le rumeur veut, qu’un gars qui ai attendu tellement longtemps su’l pouce à Wawa en Ontario, a finalement épousé la serveuse du resto). Sur le bord de la transcanadienne, près de la métropolitaine, nous terminons notre voyage.

30 ans plus tard, je conduis ma chic Subaru, et les pouceux ont disparus.

 

 

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